Perspective de genre et addictions: état des lieux

Une étude examine la relation entre le genre et les drogues et l’évolution de la perspective de genre dans les services d’addictologie au cours de la dernière décennie en Espagne

Femme de dos

Les femmes sont confrontées à des discriminations et à des violences, ainsi qu’à des opportunités économiques et éducatives moindres que celles qui sont offertes aux hommes. Ces inégalités sont plus marquées encore lorsqu’elles sont associées à d’autres caractéristiques telles que l’immigration ou l’appartenance à une minorité ethnique – Photo de Pâmela Lima sur Unsplash

Cette étude ou manuel examine la relation complexe entre le genre et les drogues dans la société d’aujourd’hui, en soulignant les inégalités persistantes qui trouvent leur origine dans de multiples facteurs. À travers des perspectives féministes et de genre, il est fait une analyse de la manière dont les structures hiérarchiques, celles fondées sur le genre en particulier, influencent les expériences individuelles en matière de drogues. L’accent est mis sur la façon dont les attentes des hommes et des femmes ainsi que les inégalités sociales affectent non seulement l’usage de drogues, mais aussi la prise en charge des personnes qui en utilisent, par le biais d’analyses détaillées, telles que des enquêtes et un examen exhaustif de la littérature produite au cours des 12 dernières années en Espagne. Deux expériences professionnelles intéressantes sont également présentées. L’une porte sur une intervention de groupe auprès des femmes et l’autre sur un outil pratique visant à intégrer la dimension de genre dans le traitement des addictions. Le manuel se termine par diverses réflexions et recommandations.

Sexe et genre

Le genre et le sexe sont deux concepts liés mais distincts. Le sexe fait référence aux différences biologiques entre hommes et femmes, tandis que le genre se rapporte aux constructions socioculturelles attribuées à chaque sexe, incluant les rôles, les normes et les stéréotypes – lesquels peuvent influencer l’accès aux ressources et la prise de décision.

Dans notre société, les personnes sont hiérarchisées, notamment sur la base du sexe, du genre, de la classe sociale, de l’appartenance ethnique ou de l’âge. Une telle hiérarchie engendre des inégalités qui sont à leur tour aggravées par l’intersection de multiples caractéristiques individuelles. Par exemple, les opportunités et les défis auxquels est confrontée une femme noire et pauvre sont très différents de ceux auxquels un homme blanc, issue de la classe moyenne, doit faire face.

Historiquement, les femmes ont été placées dans une position de subordination fondée sur diverses explications biologiques, laquelle a amené à des inégalités structurelles. Les femmes sont confrontées à des discriminations et à des violences, ainsi qu’à des opportunités économiques et éducatives moindres que celles qui sont offertes aux hommes. Ces inégalités sont plus marquées encore lorsqu’elles sont associées à d’autres caractéristiques telles que l’immigration ou l’appartenance à une minorité ethnique.

La perspective de genre est un outil qui a été développé pour analyser et comprendre ces inégalités. Ses origines remontent aux recherches ethnographiques menées dans les années 1930, puis elle a évolué pour être appliquée à divers domaines, notamment dans la recherche sur les substances psychoactives. Cette perspective cherche à mettre en lumière la manière dont les constructions de genre affectent les hommes et les femmes dans divers contextes et comment elles peuvent perpétuer les inégalités.

La pionnière de l’application de la perspective de genre dans la recherche sur les substances psychoactives est Nuria Romo, qui, en 2001, a mené une recherche sur la consommation de drogues de synthèse par les femmes dans les lieux de loisirs nocturnes et les discothèques (2001). Quelques années plus tard, cette même autrice a jeté les bases d’une application de la perspective de genre au domaine des drogues, ce qu’il convient de noter en raison de la pertinence de son propos:

« Appliquer la perspective de genre aux études sur les usages de drogues suppose de remettre en question les modèles épidémiologiques fondés sur les différences entre les sexes et d’aborder la situation des femmes à partir des contextes mêmes au sein desquels elles consomment et parfois abusent de certaines substances psychoactives. Le genre est ici une perspective méthodologique, une manière de connaître la réalité sociale qui permet de comprendre la différence ». (Romo, 2005).

Quelques données sur l’usage de substances psychoactives selon le sexe

Le manuel offre un aperçu général des tendances en matière d’usage de substances en Espagne, tout en mettant l’accent sur les différences entre les hommes et les femmes. Cette vision d’ensemble est réalisée via une analyse des données publiées dans les principales enquêtes réalisées sur l’usage de substances en Espagne, soit celles qui sont conduites de façon périodique par le Plan national sur les drogues (PNsD) ESTUDES et EDADES, dont sont extrait les observations suivantes :

  • Alcool: chez les jeunes femmes – de 14 à 18 ans notamment – on observe une tendance émergente à consommer davantage que les hommes. Cette tendance se manifeste non seulement en termes de consommation globale, mais aussi en termes de consommation ponctuelle et excessive d’alcool (binge drinking). Dans la population générale (15-64 ans), les hommes continuent cependant de consommer davantage.
  • Tabac: la consommation quotidienne tend à diminuer pour les deux sexes, mais les hommes ont toujours tendance à fumer plus que les femmes dans la population générale.
  • Vapotage : les hommes ont tendance à vapoter davantage que les femmes, quel que soit leur âge.
  • Hypnosédatifs : ces types de sédatif sont davantage consommés par les femmes que par les hommes, en particulier chez les jeunes femmes. Mais c’est la seule substance dont la consommation est plus élevée chez les femmes que chez les hommes, quel que soit l’âge.
  • Cannabis : bien que traditionnellement plus utilisé par les hommes, les jeunes femmes commencent à en consommer plus que les hommes dans certains groupes d’âge.
  • Cocaïne, ecstasy, amphétamines : ces substances sont principalement consommées par les hommes.
  • Analgésiques opioïdes : une nouvelle tendance se dessine, selon laquelle les femmes de la population générale (15-64 ans) consomment plus que les hommes; mais c’est l’inverse au sein de la population jeune.

 

Production de connaissances sur le genre et les addictions: la dernière décennie

Le manuel traite principalement de la recherche sur le genre et les addictions en Espagne, et souligne que le pays a été à l’avant-garde dans ce domaine au cours de la dernière décennie. L’auteur reconnaît toutefois qu’il s’agit d’une perception personnelle fondée avant tout sur son expérience et non d’une déclaration formelle. Au cours des 12 dernières années, 107 publications écrites en espagnol et axées sur le contexte espagnol en rapport avec le genre et les drogues ont été identifiées. Des mots clés tels que « genre », « femmes », « drogues », « addictions », « masculinités » et « violence de genre » ont été utilisés selon diverses combinaisons.

Sur ces 107 publications, 64 ont été sélectionnées pour une analyse plus approfondie. Certaines de ces publications, en particulier des guides et des documents axés sur l’Amérique latine, ont été exclues, non pas en raison de leur manque de valeur, mais parce qu’elles ne correspondaient pas à l’objectif spécifique de ce document et/ou pour éviter une surcharge d’informations.

Les principales sources de recherche d’informations ont été les plateformes scientifiques telles que Google Scholar et les répertoires spécifiques sur le genre et les drogues, notamment celui qui a été développé par Patricia Martínez Redondo ainsi que la bibliothèque numérique du Plan national sur les drogues axé sur le genre et les drogues. Une fois les publications colligées, elles ont été classées selon différents thèmes afin de faciliter leur analyse.

Tableau

Tableau 1. Classification de la bibliographie en domaines thématiques et leur pourcentage

Les pratiques professionnelles auprès des femmes

Cette section propose une approche pratique du genre et des drogues à partir d’expériences professionnelles. L’objectif est d’apporter outils et connaissances utiles aux professionnels qui interagissent tous les jours avec des personnes qui utilisent des substance, tout en accordant une attention particulière aux besoins et aux défis liés aux différences entre les sexes. Deux expériences professionnelles différentes sont abordées:

  • Le traitement des addictions chez les femmes : basé sur des années d’expérience de travail avec les femmes, ce chapitre offre des idées et des recommandations précieuses visant à aider efficacement cette population.

Les femmes qui font face à une addiction sont souvent plus stigmatisées que les hommes. Les programmes de traitement traditionnels, conçus principalement dans une perspective masculine, ne répondent généralement pas aux besoins spécifiques des femmes, ce qui les rend invisibles et les exclue du système de santé. Pour améliorer l’efficacité des traitements, il est essentiel d’intégrer une approche sexospécifique – ou de genre – qui reconnaisse et prenne en compte les particularités des femmes. Les groupes de thérapie réservés aux femmes offrent un environnement protégé où les celles-ci peuvent parler plus ouvertement de leurs expériences et de leurs émotions. Ces groupes permettent d’aborder des questions cruciales telles que l’estime de soi, la maternité, la sexualité, les relations, les addictions et les violences de genre. Il est essentiel d’intégrer ces groupes dans le système de soin si l’on prétend aider au rétablissement et à l’empouvoirement des femmes aux prises avec une addiction.

  • Instrument d’évaluation : présentation d’un outil conçu pour mesurer l’efficacité de l’intégration de la dimension de genre dans les programmes et services d’addictologie.

La Fédération catalane des dépendances et la Sous-direction générale des dépendances du gouvernement de Catalogne, avec le soutien ultérieur de l’Institut catalan de la femme, ont conçu un outil permettant de mesurer le degré d’intégration de la dimension de genre dans les programmes et les services du réseau de soins aux personnes dépendantes. L’outil a été testé et les résultats ont été très intéressants. Il faut noter que les différents organismes concernés se sont efforcés d’intégrer la perspective de genre (PDG) mais qu’il manquent de formation spécifique, même s’ils souhaitent être formés. On a aussi identifié que les femmes présentant une addiction étaient perçues comme étant davantage stigmatisées, ainsi qu’une demande d’espaces spécifiques pour aborder les questions sur le genre et les drogues. La Fédération catalane a également apprécié le fait que l’étude ait permis de sensibiliser à l’importance de la perspective de genre.

Réflexions finales et recommandations

La pertinence de l’intégration de la perspective de genre dans le traitement des addictions a été mise en évidence. Cette perspective permet de souligner à quel point les inégalités entre les sexes et l’exclusion sociale accroissent la vulnérabilité des femmes face à l’usage de drogues et à la violence. La recherche suggère qu’il est impératif de traiter les addictions en tenant compte des inégalités entre les sexes, depuis la prévention jusqu’au traitement, en passant par certains aspects spécifiques tels que la prison et la prostitution.

Recommandations finales

  • Intégrer la perspective de genre dans toutes les politiques en matière de drogues, afin de prendre en considération les différences entre les sexes en matière d’usage de drogues, de facteurs de risque et de conséquences de l’usage problématique, tout en accordant une attention particulière aux expériences et au vécu des femmes.
  • Promouvoir davantage de recherches sur le genre et les drogues afin de comprendre les expériences et les besoins spécifiques des hommes et des femmes, et en mettant l’accent sur des domaines tels que la réduction des risques, la prévention et les masculinités.
  • Concevoir des stratégies qui abordent directement les problèmes spécifiques des femmes, tels que les violences de genre et les responsabilités professionnelles et domestiques.
  • Promouvoir la participation des femmes à toutes les étapes de conception, de mise en œuvre et d’évaluation des politiques et des programmes en matière d’addictions

 

L’examen effectué a montré que les connaissances sur le genre et les drogues ont considérablement évolué, mais que certains domaines requièrent encore une attention particulière. Il est essentiel de poursuivre ces efforts pour garantir une approche équitable et efficace en matière d’intervention sur l’usage de drogues et les addictions dans une perspective de genre.

Note de l’auteur : Pour plus d’informations et pour consulter la bibliographie, merci de télécharger le document original (espagnol)


 

Carlos Molina-SánchezCarlos Molina-Sánchez est diplômé en sciences politiques et en sociologie de l’Universidad Nacional de Educación a Distancia (UNED) et titulaire d’un master en sociologie appliquée aux problèmes sociaux de l’Universidad Complutense de Madrid (UCM). Il a passé la majeure partie de sa carrière en tant que chercheur spécialisé dans le genre, les addictions et la pauvreté. Il a dirigé et collaboré à de nombreux projets de recherche sur l’exclusion sociale dans une perspective de genre à la Fondation Atenea. Il a également contribué à la littérature sur les drogues et les dépendances, l’autonomisation des femmes et les inégalités.