Combler l’écart hommes/femmes dans les STIM

Les progrès vers l’égalité des sexes dans les STEM sont trop lents, une perte de talent qu’on ne peut plus se permettre

Femme travaillant sur ordi

Les femmes restent sous-représentées dans les études et les carrières en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM) – Photo de ThisisEngineering sur Unsplash

Par Gisela Hansen – En matière d’égalité entre les sexes, la vision de l’Agenda 2030 est celle d’un monde « dans lequel toutes les femmes et les filles jouissent d’une pleine égalité et où tous les obstacles juridiques, sociaux et économiques à leur autonomisation ont été éliminés. »

C’est une déclaration inspirée, pourtant selon les données de l’ONU 2022, au rythme actuel des progrès en matière d’égalité, il faudra jusqu’à 286 ans pour combler les lacunes existantes en matière de protection légale et éliminer les lois discriminatoires, et 140 ans pour parvenir à une représentation équitable en termes de leadership d’entreprise et de représentation politique.

Aujourd’hui, malgré les efforts déployés pour promouvoir la participation des femmes aux carrières liées aux STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), les chiffres reflètent encore un écart important entre les sexes. Dans le monde, moins de 30 % des personnes qui se consacrent à la recherche sont des femmes (UNESCO, 2022). Au plan mondial, les femmes ne représentent que 35 % du total des étudiants de l’enseignement supérieur dans les domaines liés aux STIM (UNESCO). Ce chiffre varie considérablement d’un pays à l’autre et d’une discipline à l’autre, tombant à 10 % dans le domaine de l’ingénierie.

 Il est essentiel de montrer que lutter contre ces disparités représente un défi majeur pour parvenir à une véritable égalité des sexes dans l’éducation et l’emploi.

Dans un monde de plus en plus numérique, les professions exigent un éventail de compétences techniques, de sorte que la faible participation des femmes dans les STIM renforce l’inégalité structurelle en compromettant les possibilités d’accès à des secteurs bénéficiant d’une plus grande validation sociale, mais surtout d’une meilleure rémunération.

Nous avons eu le plaisir de rencontrer des femmes de premier plan dans ce domaine pour discuter de la situation actuelle, des défis et des propositions mises en œuvre pour réduire l’écart entre les hommes et les femmes dans les STIM :

  • Vanesa Daza PhD, docteur en mathématiques et experte en cryptographie, blockchain et cybersécurité, professeure et chercheuse à l’Université Pompeu Fabra (UPF, Barcelone),
  • Mercedes León, Business Operations Senior Manager chez Oracle, l’une des plus grandes sociétés de logiciels au monde,
  • Loli Yagüe,Technology Domain Leader & Architect – Database chez Oracle,
  • Maria Luz Sanmartín Fita, diplômée en mathématiques et enseignante dans le secondaire.

Les femmes et les STIM : sous-représentation et perte de talents

Mercedes León et Loli Yagüe ont d’abord souligné les défis auxquels sont confrontées les femmes et les filles dans les STIM et les initiatives visant à promouvoir l’égalité dans ces domaines.

Citant des données de l’Instituto Nacional de Estadística (Institut national des statistiques, Espagne), elles ont noté qu’environ 35 % des étudiants de l’enseignement supérieur dans les disciplines des STIM sont des femmes, bien que ce chiffre varie considérablement en fonction du type de diplôme. Vanessa souligne que dans le milieu universitaire, les diplômes d’ingénieur en général comptent en moyenne 20 % de femmes. En outre, comme Mercedes et Loli l’ont fait remarquer, le seul fait de changer le nom d’un diplôme universitaire en « ingénierie de » entraînait une diminution automatique du nombre de femmes inscrites, ce qui suggère la persistance des stéréotypes de genre au moment du choix de carrière.

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En analysant les données des sociétés formellement égalitaires – c’est-à-dire celles où l’égalité existe en droit, mais pas nécessairement en pratique – les disparités entre les sexes sont évidentes dans la représentation des femmes au sein des rôles de leadership liés aux STIM.

Selon un rapport de la Commission européenne, les femmes ne représentent que 24 % des postes de direction dans les entreprises technologiques européennes Les obstacles auxquels se heurtent les femmes et les jeunes filles dans les STIM se reflètent également dans l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes.

Les données de l’Organisation internationale du travail (OIT) montrent que dans le monde en moyenne, les femmes gagnent 20 % de moins que les hommes dans les professions liées aux STIM.

En ce qui concerne l’expression la plus évidente de l’inégalité, une étude récente de la Society of Women Engineers aux États-Unis révèle que 40 % des femmes ingénieurs ont été victimes de discrimination sexuelle au travail.  Selon Vanesa Daza, « Vous vous retrouvez dans un domaine où vous savez que l’environnement de travail sera masculinisé et où nos réalités ne sont pas perçues aussi naturellement qu’elles devraient l’être, cela façonne votre vie de tous les jours et peut influencer vos décisions ». La professeure de l’UPF fait également remarquer que les femmes qui entrent dans des carrières liées aux STIM ont souvent des profils brillants et vont jusqu’au bout de leur diplôme, ce qui augmente la présence féminine dans les cours, mais elle sont toujours très minoritaires par rapport aux garçons.

Femmes dirigeantes

Selon le Global Gender Gap Report (2022), la proportion mondiale de femmes occupant des postes de direction était de 31 % en 2022, bien que cette proportion varie selon les secteurs (24 % dans le secteur technologique) – Photo de Mapbox sur Unsplash

Maria Luz Sanmartín Fita fait écho aux propos de Vanesa en soulignant que selon son expérience de prof de maths dans le secondaire, les résultats des garçons et des filles sont très similaires dans les matières techniques et scientifiques et les garçons ne se distinguent pas par leurs notes, en revanche ajoute-t-elle: « Les filles ressentent une grande insécurité face à ce type de connaissances; elles se demandant si elles réussissent bien ou si elles parviendront à s’intégrer dans ces domaines, ce qui détermine en grande partie leur choix de carrière universitaire ».

Genre, enfance et éducation: à l’origine des inégalités

Selon Mercedes León et Loli Yagüe, , les filles sont exposées dès leur plus jeune âge à des stéréotypes de genre qui suggèrent que les matières STIM ne sont pas faites pour elles, ce qui influence leurs choix éducatifs et professionnels. Comme l’explique Vanesa, ces idées sont souvent renforcées dans l’enseignement maternel et primaire: les profs et les familles vont par exemple penser que tel garçon est bon en maths, simplement parce que c’est un garçons. Le revers de la médaille c’est que si une fille a de mauvais résultats en maths, on s’imagine que c’est simplement dû au fait qu’elle est une fille. « Tant qu’il  y aura des enseignants pour transmettre de tels stéréotypes en matière de STIM, et ce dès le plus jeune âge, on fera face à ce problème » souligne Vanesa.

L’absence de modèles féminins dans le domaine des STIM fait qu’il est plus difficile encore pour les filles d’envisager ces carrières en tant que choix de vie. Comme l’indique Maria Luz: « Le manque de modèles féminines n’est pas l’apanage des manuels scolaires, c’est aussi le cas des universités, des postes de leadership et jusque dans les initiatives de plaidoyer ».

En outre, les préjugés et la discrimination fondés sur le sexe persistent. Le mandat de soins associé aux femmes continue d’a un imaginaire spécifique d’attentes vis-à-vis des femmes (professions associées aux soins) et de masculinité (associées à l’ingénierie et aux professions techniques), tandis que dans la sphère professionnelle, ces discriminations sont aggravées par le manque de soutien aux enjeux vie privée/vie professionnelle, ce qui nuit à l’entrée et à l’avancement des femmes dans les STIM.

Une fois dans les carrières STIM, les femmes sont font face à des comparaisons avec leurs pairs hommes, à un manque d’accès aux mentors et aux ressources, et à des possibilités limitées de développement personnel, affirment Mercedes et Loli. Pour surmonter ces obstacles, il est essentiel d’offrir un environnement favorisant la confiance des filles en elles-mêmes et en leurs capacités et leur permettre de découvrir les applications pratiques des carrières dans les STIM dès leur plus jeune âge.

Les femmes que nous avons interrogées ont toutes souligné l’importance de commencer dès l’enfance, en remettant en question les stéréotypes de genre par l’éducation et le choix de jouets favorisant l’acquisition de compétences diverses, ainsi que les messages et les attitudes que nous transmettons en tant qu’adultes.

Des actions positives pour combler le fossé: projet Oracle4Girls

Loli Yagüe a mis en avant le projet Oracle4Girls (O4G), qui propose des ateliers exclusifs pour les filles afin de les rapprocher des STIM et créer un environnement confortable et favorable où elles peuvent expérimenter et apprendre. Elles ont également mentionné des initiatives telles que Oracle4Teachers et « Reinvénta-Tech« , ayant un impact direct sur l’employabilité des femmes.

Mercedes León, souligne que « le projet Oracle4Girls a commencé en 2017 quand nous avons réalisé à quel point il était difficile d’attirer des talents féminins. Les filles ne postulent pas à des postes si elles n’ont pas 100% des exigences demandées. En revanche nous avons constaté beaucoup plus de variabilité chez les candidats masculins qui postulent même s’ils ne cochent pas toutes les cases. Depuis tout petit les garçons sont beaucoup plus stimulés à oser, à tenter, que les filles« .

Oracle4Girls

L’initiative Oracle4Girls propose des ateliers technologiques destinés aux filles âgées de 4 à 16 ans. Les filles peuvent profiter d’une expérience technologique amusante et créative qui vise à éveiller des vocations pour les carrières dans les TIC – Photo : capture d’écran, site web Oracle4Girls, tous droits réservés

Selon Mercedes et Loli, elles ont alors imaginé agir  à partir d’Oracle et que la meilleure façon de le faire était d’organiser des activités pour rapprocher les STIM des filles, c’est-à-dire des activités et des ateliers exclusivement conçus pour elles. Elles font remarquer qu’il est important de souligner la raison pour laquelle elles s’engagent à réserver des espaces aux seules filles, car si ces espaces étaient mixtes, les inscriptions se rempliraient immédiatement et il y aurait surtout des garçons, ce qui continuerait à reproduire la même situation. L’une des clés d’Oracle4Girls est que les filles s’amusent, mais surtout qu’elles se sentent très à l’aise.

Loli Yagüe souligne que « l’ambiance créée dans ces groupes de filles est impressionnante, elles sont différentes, elles sont détendues, elles partagent, posent des questions et génèrent un lien d’appartenance très important, tout cela grâce aux centaines de bénévoles sans l’effort, le travail et l’engagement de qui le projet Oracle4Girls ne pourrait pas exister ».

La dernière édition du projet s’est déroulée à Barcelone avec 125 filles de 4 à 16 ans. En tout, plus de 3 200 filles issues de 14 villes d’Espagne ont participé aux ateliers STEM du projet Oracle4Girls.

Il est important d’insister sur la nécessité de créer des espaces pour elles, des environnements sûrs. Mercedes León affirme que « nous ne pouvons pas traiter les garçons et les filles de la même manière s’ils partent de situations inégales dès le berceau. Cette année, nous avons abaissé l’âge de la participation à 4 ans, car nous pensons que plus c’est tôt, mieux c’est. En outre, l’activité se déroule dans les universités, où ils voient les espaces, ils sont dans les salles de classe et ils font l’activité dans les laboratoires, ce qui les excite beaucoup ».

Oracle4Girls logo

Autres initiatives positives

Vanesa Daza fait également état de nombreuses actions positives visant à réduire l’écart entre les hommes et les femmes. Elle explique notamment sa participation à des actions promues par la Fondation catalane pour la recherche et l’innovation, comme le projet “100tíficas” dans le cadre duquel elle partage sa propre expérience avec les étudiant·e·s du primaire et du secondaire. Vanesa est particulièrement impliquée et préoccupée par la faible présence des femmes dans le monde de la cybersécurité. C’est pourquoi elle a présenté la proposition de la chaire internationale ARTEMISA à l’institut espagnol de cybersécurité.

Cette chaire a une forte composante de recherche et d’impact social, dont l’objectif principal est de réduire l’écart entre les hommes et les femmes dans ce domaine. Outre le renforcement de l’enseignement, de la recherche et du transfert de connaissances dans ce domaine dans les secteurs public et privé, la chaire vise à promouvoir la culture sociale de la cybersécurité et à susciter des vocations dans ce secteur, en particulier chez les filles et les adolescents.

La chaire promeut des ateliers et des activités, comme la création, avec des enfants de l’école primaire, d’une trilogie sous forme de livre mettant en scène une jeune fille qui est un hacker éthique. Vanessa souligne le caractère immersif de la lecture et le miroir qu’elle nous tend. Ainsi, il est important que les filles soient confrontées à davantage de diversité et de références. Elle souligne enfin la nécessité de rendre les scientifiques femmes et leurs contributions tout au long de l’histoire bien plus visibles qu’elles ne le sont actuellement dans les manuels scolaires.

Promouvoir l’égalité, c’est la responsabilité de tous

En matière d’égalité des sexes dans les études et les carrières professionnelles liées aux STIM, la situation s’améliore beaucoup trop lentement, ce qui induit une perte de talents que nous ne pouvons plus nous permettre. Si l’on veut inverser la machine, il y faudra sans aucun doute un changement profond au plan de la transmission des stéréotypes de genre au sein des familles, à l’école, dans les médias, dans la communauté scientifique, etc. – des stéréotypes qui commencent dès l’enfance et s’enracinent à toutes les étapes de l’éducation.

Selon Maria Luz Sanmartín Fita, il faut notamment « faire très attention aux espaces qu’occupent les enfants, où dès le plus jeune âge, les garçons ont souvent une position privilégiée. Il faut utiliser un langage inclusif, étudier les modèles féminins dans tous les domaines de la connaissance, et sensibiliser les jeunes aux inégalités de genre au plan de l’accès et des progrès réalisés dans ce type d’études ».

Promouvoir l’égalité des sexes dans les STIM exige aussi de rendre plus visibles les femmes qui sont en pointe dans le secteur, de créer des environnements sûrs et non masculinisés qui favorisent la diversité des talents. Mercedes León insiste sur le fait que l’avenir est intrinsèquement lié au numérique, c’est pourquoi il est essentiel que les filles et les femmes aient accès et participent à ce domaine en constante évolution. Et Vanesa Daza d’ajouter: « Dans le domaine de la cybersécurité notamment, une vision à 360 degrés est indispensable, et plus il y a d’yeux et de diversité, meilleur sera le résultat ».

Pour conclure, la promotion de l’égalité des sexes dans les STIM nécessite une approche globale qui s’attaque aux stéréotypes de genre dès l’enfance, crée des environnements inclusifs et favorables, et offre des possibilités équitables d’éducation et de développement professionnel.

Avec un engagement et une action collective, nous pouvons combler le fossé entre les sexes dans les STIM et exploiter tous les talents humains pour réussir l’avenir numérique!