10 octobre: Journée mondiale de la santé mentale

Journée mondiale de la santé mentale 2014

Interview du Dr. Gutiérrez, psychiatre et directeur technique du centre Chanaes (Dianova Uruguay)

Célébrée chaque année le 10 octobre, la journée mondiale de la santé mentale est consacrée à l'éducation et à la sensibilisation du public, tout en combattant la stigmatisation et les contre-vérités qui sont le plus souvent associés à la santé mentale. A cette occasion, nous avons rencontré le Dr. Maximiliano Gutiérrez qui est médecin résident en psychiatrie et directeur technique du centre de traitement de Chanaes, géré par Dianova en Uruguay, un centre spécialisé dans la prise en charge de la double pathologie.

Le centre de Chanaes est un établissement public résidentiel géré par la fondation Dianova Uruguay en coordination avec le Réseau national des drogues (RENADRO) et spécialisé dans l'accueil des hommes de 15 à 24 ans présentant une pathologie duale. Ouvert depuis septembre 2013, le centre a une capacité d'accueil de 18 places et opère avec une équipe technique interdisciplinaire incluant médecin, psychologues, travailleurs sociaux, éducateurs sociaux, auxiliaires de santé et animateurs d'ateliers.

Qu'est-ce que la double pathologie?

En psychiatrie, la coexistence de troubles de l'abus de substances psychoactives et d'un diagnostic de maladie psychiatrique se nomme double diagnostic, ou encore pathologie duale. Selon les circonstances les usagers présentant ces caractéristiques peuvent passer par des périodes d'instabilité, avec un nombre plus important d'hospitalisations psychiatriques, davantage de consultations en service d'urgence. De plus ils montrent davantage de dysfonctionnements au plan familial et une plus grande marginalisation sociale. Nombre d'entre eux ne prennent pas leurs médicaments de façon régulière et ont donc une mauvaise réponse au traitement. Enfin, ils ont davantage de difficultés pour accéder au réseau de soins.

Quels sont les troubles concernés, lesquels sont pris en charge au centre de Chanaes?

Le centre Chanaes travaille avec des usagers présentant des troubles psychiatriques variés. Les pathologies les plus communes incluent la schizophrénie, le trouble bipolaire et les troubles de la personnalité. De plus, beaucoup présentent un faible niveau de développement intellectuel.

Qu'est-ce qui apparaît en premier, le problème de santé mentale ou l'addiction?

C'est impossible à dire. Chez les usagers présentant une pathologie psychiatriques, les troubles de l'abus de substances sont plus fréquents. De plus, quand la personne débute l'usage de drogues à une période précoce de son développement, c'est-à-dire à l'adolescence, il est plus difficile de poser un diagnostic précis parce que certains des symptômes induits par l'abus de substances sont semblables à ceux qui accompagnent d'autre pathologies psychiatriques. D'où l'importance  d'aider la personne à parvenir à une abstinence durable afin d'établir un diagnostic définitif.

Ces problèmes s'influencent-ils mutuellement?

En effet, l'usage de drogues a un impact particulièrement négatif sur la gravité de la maladie mentale et sur son pronostic. Les abandons de traitement sont également bien plus fréquents  ainsi que les épisodes de décompensation chez les patients, de même qu'un faible niveau de fonctionnement. En règle générale, les usagers concernés utilisent de multiples substances. Dans notre centre, la drogue la plus consommée est la pâte base de cocaïne, suivie par l'alcool, la cocaïne, le cannabis et les médicaments psychoactifs.

Une fois résolu le problème d'addiction (au moins physiquement) constatez-vous une diminution de la sévérité des autres problèmes ou pas?

Effectivement, quand on parvient à interrompre l'usage de drogues durant un laps de temps prolongé, l'impact est très bénéfique sur la maladie mentale. On parvient à stabiliser cette maladie pour une fonctionnement général du patient nettement amélioré et un moindre besoin de médicaments. De fait, il serait impossible de traiter les deux troubles séparément. Ces derniers sont si étroitement liés qu'il faut les traiter de façon conjointe si l'on veut parvenir à un résultat acceptable.

Quel est l'objectif du traitement?

L'objectif général est d'améliorer la qualité de vie des usagers à tous les niveaux, dans une perspective biospychosociale. On y parvient en travaillent conjointement sur la pathologie psychiatrique et sur le trouble de l'abus de substances. On essaie en particulier de développer l'autonomie de la personne, d'améliorer l'estime qu'elle a d'elle-même et de révéler les potentiels qui sont les siens. Nous travaillons aussi avec les familles dans le but d'améliorer leur façon d'entrer en relation avec l'usager et inversement.

A quels types de traitement avez-vous recours au centre de Chanaes?

Le traitement inclut de multiples facettes; nous utilisons bien sûr les traitements pharmacologiques en fonction de la pathologie psychiatrique, mais nous nous engageons aussi dans un travail psychothérapeutique avec les psychologues du centre et dans une approche familiale grâce à notre service social. Les thérapies de groupe sont un autre élément essentiel du traitement, de même que les ateliers de thérapie occupationnelle, les activités récréatives ou les autres activités au quotidien.

La journée  Mondiale de la Santé Mentale 2014 insiste entre autres sur le "partage de l'expérience comme source d'entraide", selon vous, quel rôle joue la prise de parole ou l'entraide entre les résidents?

Je pense que le phénomène d'entraide chez nos résidents est de toute première importance. Les patients se soutiennent mutuellement quand ça ne va pas ou quand ils doivent faire face à une envie de consommer. De plus, même si tous sont différents, même si leurs expériences sont très diverses, tous partagent un même vécu lié à l'abus de substances.

Travaillez vous avec des ressources extérieures, si oui comment et dans quel objectif?

Nous travaillons de façon permanente avec des ressources externes. Les principales ressources sont liées aux activités récréatives, culturelles ou d'éducation physique. Nous sommes également en lien avec plusieurs ressources en santé ou bien en vue de la réinsertion professionnelle des usagers ou de leur formation.

Selon vous, comment peut on dé-stigmatiser et promouvoir la santé mental dans la société – est-ce que c'est important selon vous?

A mon avis, cet aspect s'est déjà grandement amélioré dans notre société. Le public est en général plus averti de l'importance de prendre soin de sa santé mentale. Il n'y a plus cette crainte d'être étiqueté en tant que "fou" si l'on consulte un psychiatre ou un psychologue – même s'il demeure un certain nombre d'étiquettes sur lesquelles nous devons encore travailler.